Plût au ciel que le lecteur, enhardi et devenu
momentanément féroce comme ce qu'il lit, trouve, sans se
désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les
marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison;
car, à moins qu'il n'apporte dans sa lecture une logique
rigoureuse et une tension d'esprit égale au moins à sa
défiance, les émanations mortelles de ce livre imbiberont
son âme comme l'eau le sucre. Il n'est pas bon que tout le
monde lise les pages qui vont suivre ; quelques-uns seuls
savoureront ce fruit amer sans danger. Par conséquent, âme
timide, avant de pénétrer plus loin dans de pareilles landes
inexplorées, dirige tes talons en arrière et non en avant.
Écoute bien ce que je te dis : dirige tes talons en arrière
et non en avant, comme les yeux d'un fils qui se détourne
respectueusement de la contemplation auguste de la face
maternelle; ou, plutôt, comme un angle à perte de vue de
grues frileuses méditant beaucoup, qui, pendant l'hiver,
vole puissamment à travers le silence, toutes voiles
tendues, vers un point déterminé de l'horizon, d'où tout à
coup part un vent étrange et fort, précurseur de la tempête.
Lecteur, c'est peut-être la haine que tu veux que
j'invoque dans le commencement de cet ouvrage! Qui te dit
que tu n'en renifleras pas, baigné dans d'innombrables
voluptés, tant que tu voudras, avec tes narines
orgueilleuses, larges et maigres, en te renversant de
ventre, pareil à un requin, dans l'air beau et noir, comme
si tu comprenais l'importance de cet acte et l'importance
non moindre de ton appétit légitime, lentement et
majestueusement, les rouges émanations? Je t'assure, elles
réjouiront les deux trous informes de ton museau hideux, ô
monstre, si toutefois tu t'appliques auparavant à respirer
trois mille fois de suite la conscience maudite de
l'Éternel! Tes narines, qui seront démesurément dilatées de
contentement ineffable, d'extase immobile, ne demanderont
pas quelque chose de meilleur à l'espace, devenu embaumé
comme de parfums et d'encens; car, elles seront rassasiées
d'un bonheur complet, comme les anges qui habitent dans la
magnificence et la paix des agréables cieux.
les chants de Maldoror Lautréamont